Entre-deux

C’est une période étrange du voyage: celle, quelques temps après le retour, où on se retrouve entre souvenirs factuels d’un quotidien qui n’était que ça quelques fois (n’en déplaise à mes copines qui trouvaient tellement exotique de faire sa lessive au Chili, de corriger les devoirs de mon fils en Israël ou de préparer à manger aux Galapagos; de notre point de vue, quelques fois, cela se réduisait à faire la lessive, corriger les devoirs et préparer à manger, c’est à dire strictement la même chose que l’on faisait à la maison); et souvenirs fantasmés, romancés, où tous les moments extra-ordinaires (au sens littéral du mot: en dehors de l’ordinaire) sont enjolivés, détachés de leur quotidienneté, de leur voisinage avec les moments pas drôles de la journée vécue au présent.

Nous sommes dans cet entre-deux en ce moment, encore assez proches de notre voyage pour se souvenir de la quotidienneté, de la programmation des tâches habituelles pas très « fun » et des moments morts; et à la fois assez nostalgiques du voyage, assez retombés dans un quotidien qui ressemble beaucoup à celui d’avant le départ, pour faire de cette parenthèse de dix mois un moment exceptionnel dont on ne retient que les moments différents.

Lorsque l’on m’interroge sur le Pérou, je dis d’abord paysages, monuments incas, Macchu Picchu, avant de parler de mal de l’altitude, de maux de tête en continu pendant deux semaines et de la fatigue constante.

Israël ? Jérusalem époustouflante, la vieille ville merveilleuse, la Galilée, la Palestine … et aussi trop chaud en Septembre, et du coup peu d’activités en début d’après-midi, et froid en Décembre, avec de la pluie … Une organisation des journées d’équilibriste, constamment à revoir.

Cela me fait penser à cet article signé Julien Fouin sur le littoral, dans le premier numéro de la très jolie revue Canopé de Natures et Découvertes (2003, ça commence à dater …). Le littoral, dit-il, inspiré par Erik Orsenna, c’est cette bande de terre qui n’est plus vraiment terre mais pas encore mer. Une espèce d’entre-deux, un ni-ni qui ouvre potentiellement sur une troisième entité, qui nous pousse à définir, mettre des mots sur quelque chose qui n’existe pas vraiment qu’en opposition avec d’autres choses bien réelles, factuelles: la terre et la mer. C’est aussi quelque chose qui se renouvelle constamment, ne se ressemble jamais. Qui renaît à chaque instant et se recrée avant de vieillir.

Alors pour reprendre cette image, dans notre voyage, la terre, ce serait l’organisation des journées, les lessives, les devoirs, les aléas des transports, des temps d’adaptation à une nouvelle géographie, une nouvelle météo, et même les temps morts. Et la mer, cette entité mouvante sans cesse renouvelée, qui ne se ressemble jamais, ce serait les souvenirs qui vont nous rester, fantasmés, auréolés de regrets, de nostalgies, déformés par les photos qui nous en restent. Qui vont aller et venir. Les photos, ces captures de l’instant qui ne ressemblent à rien, même pas à l’instant vécu, ces perspectives du réel sublimées en objets artistiques qui ne font qu’évoquer une vision fugace d’un moment qui l’est encore davantage, vont rester, et peut-être représenteront-elles, un jour, tout ce qui nous reste de souvenirs. Ou pas.

Alors avant que la mer de nos souvenirs, de son mouvement incessant, ne polisse la terre de nos expériences et ne fasse du rivage une toute autre terre que celle que nous avons foulée, on voudrait profiter de cet entre-deux, de ce moment privilégié, pour garder des traces, plus encore qu’on ne l’a déjà fait au quotidien, ici et sur d’autres supports. Dessiner notre littoral du monde.

Nous nous y appliquerons dans des articles que vous retrouverez en filtrant les rubriques de ce blog et en choisissant la catégorie « Littoral ».

Maintenant que la définition est posée, cela m’évoque également un atelier d’écriture auquel j’ai participé récemment, dont une des consignes consistait à raconter notre quotidien du 10 novembre 1989, le premier jour sans Mur de Berlin, après sa chute. Que faisions-nous ce jour-là ? Quel quotidien est venu se greffer sur ce morceau d’Histoire ?

Participez donc et donnez nous à voir vos littoraux, que ce soit un littoral de voyage, au propre comme au figuré, ou bien un littoral de vie: un moment pas encore complètement fantasmé en souvenir, avec ce qu’il avait de si quotidien. Ou pas. A vos commentaires !

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