Mumbai, de toutes les couleurs

Cet article se veut coloré. Les couleurs unies, les motifs fleuris, géométriques, etc. Le lumineux, le terne ; les couleurs qui font rêver le cœur, sourire les yeux et celles qui font peur, pleurer. Et aussi le noir et blanc.

Cet article aimerait aussi être plein des bruits et des odeurs de Mumbai. Seulement voilà, cet article n’est qu’un article, il lui manque des dimensions, des compétences, des organes, alors il va faire de son mieux pour attiser vos sens et vous faire découvrir une partie de Mumbai, une toute petite partie à vrai dire, juste quelques touches par ci par là de l’effervescence à l’indienne. Il me demande de vous dire d’être indulgent sur ses limites et vous invite à venir mettre vos sens à l’épreuve de cette pieuvre géante.

Plafonds de taxis

 

 

 

… et il en manque plein, celui avec les fraises rouges, roses et vertes ; celui zébré rouge et noir ; celui aux formes géométriques noires et blanches… Quel plaisir de choisir son taxi en fonction de son plafond ! Juste pour lever le nez de la route et éviter d’avoir l’impression constante de mourir dans la seconde à venir…

Les tissus de princesse, les étoffes et soieries des palais

Je ne mets ici que ceux que j’ai décidé de ramener avec moi, et évidemment ça donne beaucoup moins bien que si vous pouviez les toucher, les déplier, les soupeser, les froisser… Faute de les voir libres, dans leur habitat naturel, vous pourrez les voir sur moi quand je me serai décidée à en faire quelque chose. Ça peut prendre un bon bout de temps, je vais avoir trop peur de les gâcher…

 

… mais de ces quelques heures enfouie au milieu de ces étoffes en tous genres, dans une vaste boutique lumineuse, je retiens la gentillesse et la compétence du vendeur qui sait vraiment de quoi il parle ; les étagères confites de couleurs, de reflets qui allument l’oeil de loin et vous aguichent sans vergogne une amoureuse des tissus comme moi ; les plans de travail croulant sous les étoffes déroulées qui s’entassent ; les mains baguées, les bras cerclés de bracelets d’or et chargés de trois ou quatre tissus, qui froissent, tâtent, caressent, comparent « juste pour voir » ; les caquetages de trois générations de femmes venues présider au choix des saris de la plus jeune d’entre elles ; le petit bruit doux des tissus qu’on déroule à l’infini, au gré des caprices des clientes ; les murmures, les moues, les doutes, les choix à faire ; les paquets lourds avec lesquels on repart, après avoir récupéré les enfants qui jouaient par terre à accrocher les fils qui volent derrière les rouleaux qu’on emmène ; la carte de crédit qu’on tend sans vraiment s’appesantir sur la conversion en euros… Bref, le bonheur ressemble à s’y méprendre à un magasin de tissus à Mumbai.

Dharavi

Avec le très responsable tour opérateur Reality Tours, on a fait un tour à Dharavi, le plus grand bidonville d’Inde, en plein cœur de Mumbai. Interdiction de prendre des photos, on n’est pas dans un zoo. Avec ses bénéfices, dont 80% reviennent à la communauté de Dharavi par le biais de projets, Reality Tours a mis en place des structures d’apprentissage pour les enfants de Dharavi, avec quelques beaux succès, apparemment, dans ce pays où il n’est pas facile de sortir de sa condition sociale. Alors non, on n’avait pas l’impression d’être dans un zoo. Oui, on a fait du tourisme. Oui, on a acheté des produits fabriqués à Dharavi. Oui, on le conseille. Pas de photo, donc, mais des impressions poignantes, au détour d’un atelier de recyclage, au coin d’une rue, en levant le nez, derrière une tenture, une porte pour ceux qui en ont.

Dharavi, c’est une fourmilière, avec des ateliers de recyclage de toutes sortes :

Ici, on récupère les sacs de déchets plastiques collectés en ville à dos d’homme, à vélo ou sur des charrettes de fortune, on trie chaque morceau à la main, et on procède aux premières étapes du recyclage des plastiques : triage, nettoyage, broyage. Sans gant, ni masque. Ni système de protection autour des énormes machines capables de broyer les plastiques les plus durs, et où on pousse les morceaux à broyer pieds nus. Ensuite, ça part dans les entreprises extérieures pour être réutilisé.

Ici, on récupère les bidons de peinture vides, on les brûle pour éliminer les restes de peinture, on retape les bidons abîmés, on les nettoie avec des solvants et on les repeint, pour ensuite les revendre. Toutes étapes, hautement toxiques, sans aucune espèce de protection de quelque sorte.

Ici on récupère les morceaux de savon entamés et collectés dans les hôtels en ville, on les met à fondre avec d’autres substances dans d’immenses chaudrons, et on fabrique du savon, que l’on revend pour un usage industriel. Sans masque ni gant. Ni ventilation.

Et ainsi de suite à l’infini des ruelles tortueuses, traversées de rigoles de tous les déchets liquides mélangés, toxiques ou pas, où on croise des silhouettes pressées, pieds nus, trimballant des sacs énormes sur leurs têtes et qui font la taille de la largeur de la ruelle. Ça grouille de vie, de couleurs, d’odeurs aussi, suffocantes, qui vous prennent à la gorge, vous arrachent à votre confort de touriste plus ou moins responsable, plus ou moins curieux de la vraie vie des vrais gens, pour vous montrer le vrai visage du recyclage, celui qui s’affiche en 4×3 à grand renfort de slogans écolos et  d’images idylliques de collines verdoyantes, d’oiseaux et de familles heureuses de respirer un bon air pur. Ici, pas d’herbe, pas d’oiseaux, pas d’air pur. Mais oui, on y vit, des enfants y grandissent, vont à l’école. Les pieds dans les ordures, l’horizon barré par les grandes tours hideuses, récentes et déjà toutes gangrenées de crasse, d’humidité et de misère, que le SRA (Slum Rehabilitation Authority, l’organisme chargé de réhabiliter les bidonvilles) essaie d’obliger les habitants à choisir au lieu de leurs taudis retapés de mille bouts de morceaux de tout.

Dans ce tour à Dharavi, on ne fit que passer devant les gens, on entre dans un ou deux ateliers, celui du recyclage du savon, et dans une tannerie. Difficile d’y rester longtemps, les odeurs âcres, l’atmosphère étouffante me semblent trop envahissantes, elles prennent le pas sur le reste, m’empêchent de me concentrer sur les explications, les gens qui travaillent, les émotions. Il me faudra un long moment pour commencer cet article et en venir à bout, pour faire abstraction des sensations d’étouffement face aux odeurs, aux ruelles étroites où l’on touche chaque paroi des épaules, où on doit passer sous un nid de fils électriques, enjamber les égouts, éviter les rats.

Et soudain, je me souviendrai de deux yeux noirs, clairs, pas vraiment tristes, vides plutôt, qui perçaient l’obscurité d’un atelier de triage des plastiques. Deux traits de lumière qui témoignaient de l’humanité enfouie sous cet amas de sacs éventrés, de bouts de plastique qui débordent et envahissent l’espace, à droite, à gauche, sous les pieds, jusqu’au plafond, bouchant en partie l’entrée, et absorbant toute la lumière de la petite pièce. Tandis qu’il nous regarde passer, ses doigts ne s’arrêtent pas de bouger, de tâter le morceau pour lui choisir sa prochaine destination, parmi les bacs déjà à demi pleins qui lui font face. Assis là toute la journée, il fera diminuer la pile des sacs de débris de son travail de fourmi, mais avant la fin de la journée, on viendra lui en rajouter, qui viendront à leur tour cloisonner sa vie, rétrécir son accès au monde extérieur. Il ne pourra se glisser à l’extérieur de son antre qu’à la nuit tombée, pour revenir s’y enfermer le lendemain et les jours suivants, à l’infini. Il n’a pas besoin d’allumer ses yeux, ses mains savent faire le travail sans lui, mécaniquement. Alors s’il n’est pas vraiment là, où va-t-il donc ? Vers quel ailleurs, sur quel visage, quel paysage se pose l’étincelle de conscience qui a quitté ses yeux ? Pas sur nous qui ne faisons que passer sans même effleurer sa vie, lui bouchant la lumière un peu plus ; pas sur nos vies qui n’appartiennent pas à son monde, même si on foule le même sol, respire le même air.

Il faudrait pouvoir s’asseoir en face de lui, mêler ses doigts aux siens autour des mêmes morceaux de plastique, en silence, des journées d’affilée ; vivre dans ce trou, en sortir la nuit pour aller dormir dans un autre trou juste à côté ; vivre, survivre éloigné de sa famille restée au village dans une autre région sans travail ; il faudrait ne pas avoir le choix de respirer cet air insalubre, de faire la queue devant les toilettes communes le soir, d’éteindre ses yeux en attendant que la vie passe ; il faudrait tout ça et certainement plus  pour pouvoir prétendre partager quelque chose avec lui. Alors je passe.

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