Harduf

C’est un kibboutz. Un kibboutz comme on l’imagine, comme dans les films, enfin pas vraiment non plus, mais un peu quand même. Modernisé, mais le même. C’est l’impression générale que me donne ce pays : moderne et traditionnel à la fois. Une belle alliance qui semble réussir. Ici, en tout cas, à Harduf, ce kibboutz si spécial du Nord du pays, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Nazareth.

La partie habitée ressemble à une très grande résidence sécurisée, avec un portail à l’entrée. Et à l’intérieur une multitude de services: un supermarché, un marché aux fruits et légumes, des aires de jeux, des aires sportives, un restaurant bio… Les unités d’habitation peuvent être des villas, plus ou moins cossues, des appartements ou de simples cabanes peu équipées. Chaque unité a néanmoins son espace vert, son petit poumon personnel, plus ou moins entretenu. Les mieux entretenus regorgent d’arbres, de plantes, de fleurs, de grenadiers, de goyaviers, de vignes, d’oliviers, tout ça entretenu à grand renfort d’eau. Une eau que l’on voit partout y compris dans des petites mares aménagées pleines de roseaux, de nénuphars, de poissons rouges. Et des arrosages de partout. Une orgie d’eau dans cet espèce d’oasis en plein coeur d’un paysage aride, sec, jaune et poussiéreux. Un petit havre de paix où l’on se sent en sécurité, où les gens se connaissent, se parlent, tout en respectant l’espace de chacun, qui reste ouvert, sans barrière ni clôture.

Et puis il y a cette atmosphère de bienveillance qui est prégnante, que l’on peut lire sur chaque visage souriant, curieux sans être intrusif. Que l’on ressent aussi dans la lenteur des gens qui se promènent, dans les jeux des enfants qui semblent plus libres, plus solaires qu’ailleurs.

Les enfants, il y en a partout, en liberté, pieds nus, des petits qui babillent au jardin d’enfants, des plus grands qui vont à l’école à l’intérieur du kibboutz, des bébés, plein de bébés. On dirait des envolées d’oiseaux qui pépient, sans dispute, sans cri, sans violence. Ca a tendance à me réconcilier avec les enfants; les enfants des autres, bien sûr, le mien est parfait et adorable … :-).

Et il y en a tant, des enfants, qu’il y a une unité de chacun des niveaux de l’éducation très spéciale qu’a choisie ce kibboutz comme valeur, chemin de vie, voie de développement pour ses enfants: l’Anthroposophie, ce courant philosophico-spirituel qui met au coeur de l’être humain sa spiritualité comme outil de perception et de connaissance de soi et du monde. En tant qu’outil pédagogique, l’anthroposophie met l’enfant, ses dons, ses compétences particulières, au coeur de la pédagogie — et non l’inverse. Cela implique une personnalisation des outils éducatifs; cela me paraît antinomique avec la globalisation des systèmes éducatifs, et la course à la taille dans laquelle se lancent les écoles (de commerce, d’ingénieurs) et les universités en France et en Europe.

L’anthroposophie a aussi un volet curatif et médical, d’où l’installation dans le kibboutz de deux structures:

  • Le centre Hiram d’intégration des personnes en situation de fragilité qui, pour un temps donné, ont des besoins spécifiques, physiques et psychiques, impliquant un suivi spécifique dans un environnement protégé. Elles sont intégrées dans la totalité des activités sociales, culturelles et agricoles du kibboutz afin d’y puiser les outils thérapeutiques qui leur permettront d’aller de l’avant et de se réintégrer à terme à un environnement social classique;
  • Le centre Kamah d’intégration des personnes en situation de handicap. Elles aussi participent à toutes les activités sociales, culturelles et agricoles du kibboutz afin de développer leurs compétences individuelles.

Cet environnement humain très diversifié permet à chacun de développer son sens de l’empathie, de l’inclusion, de la créativité et de la communauté. Et ça se sent, physiquement. Un peu comme quand on rentre dans un lieu saint, et qu’on sent la présence des prières des fidèles qui flottent dans l’odeur de l’encens, de la cire et des vieilles pierres.

A l’intérieur du kibboutz, on trouve aussi une ferme bio, avec des chevaux pour l’équithérapie, des vaches, des chèvres, une basse-cour complète, une pouponnière de plantes sous une serre, où travaillent des bénévoles (du kibboutz ou d’ailleurs), des personnes hébergées dans les centres Kamah et Hiram.

Et puis à l’extérieur, il y a les champs, où sont cultivés fruits et légumes bio dans une terre riche, fertilisée et abreuvée à grands renforts d’efforts individuels et communautaires. On y accueille avec beaucoup de bienveillance les travailleurs des centres Hiram et Kamah, mais aussi des bénévoles étrangers qui viennent, pour quelques semaines ou quelques mois, en échange du couvert et d’un hébergement confortable quoique rudimentaire (sur place, au milieu des champs), partager l’expérience du kibboutz sous la supervision d’Erez et de Daniel, les managers qui veillent à la cohérence d’ensemble des travaux tout en prenant en compte les capacités de travail de chacun.

Harduf, c’est un lieu spécial, comme disent les gens ici, un lieu où je me sens exister individuellement et socialement, où je peux créer mon cocon de protection tout en restant connectée aux autres et avec le monde, à travers la vue depuis la terrasse, les chants des muezzin des villages arabes alentour.

Pour célébrer Rosh Hachana, la nouvelle année en Israël, les enfants ont lâché des colombes blanches, des colombes de la paix qui sont restées longtemps en vol circulaire au-dessus d’Harduf, toutes ensemble, avant de s’éparpiller plus loin, une à une. Comme si elles puisaient ensemble l’énergie de la communauté avant de pouvoir l’utiliser individuellement pour prendre chacune un envol plus serein. Une d’entre elles a peut-être emporté un bout de moi. Un bout de chacun d’entre nous.

Harduf, c’est la première étape de notre tour du monde. Les premiers jours, Teodros et moi sommes restés très prés de notre maison, nous éloignant très peu. On a eu besoin de temps pour apprivoiser les lieux, peut-être aussi pour nous apprivoiser nous-mêmes dans notre nouveau nous: notre nous voyageur, tourdumondiste, explorateur qui doit sortir de sa zone de confort pour tirer toute la substantifique moelle de ce voyage. Un temps qu’on a maintenant l’impression d’avoir perdu bêtement alors qu’il y a tellement de choses à découvrir. Mais un temps dont on avait besoin, un temps pendant lequel on a absorbé l’atmosphère de bienveillance d’Harduf pour soigner nos esprits sédentaires de Marseillais et sauter sur notre tapis volant de tourdumondiste.

J’espère qu’on saura garder cette énergie tout au long des 10 mois qui nous attendent.

Et vous, quelle est l’énergie dont vous avez besoin pour faire voler votre tapis ?

6 commentaires sur “Harduf

  1. si on occulte l aspect géopolitique de ce pays qui est un autre débat , merci pour cette passionnante description
    de ce lieu , le voyage et ce n est plus a démontrer est une formidable machine a ouvrir l esprit.

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    1. J’attends la fin de notre expérience ici pour donner mon petit ressenti sur la géopolitique, vu d’ici, sachant qu’après ces deux semaines dans un kibboutz, on passe 2 semaines à Bethléem, en territoire palestinien. A suivre donc. Merci pour votre message. Bizz

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  2. Merci ! Merci ! J’ai bu tes paroles qui me font un bien fou…au cœur, à l’âme et à l’esprit.
    Tout d’abord j’aime ton écriture fluide, trempée dans le réel et toujours directe. Elle me touche.
    Ensuite j’ai appris une nouvelle philosophie dont je ne me souviens plus du nom mais qui me paraît aller à l’essentiel. C’est ça le mot qui résume mes sentiments en lisant tes mots : essentiel.
    Et puis tu as mis le doigt sur une réflexion que nous avons eu ces derniers jours avec Patrick : sortir ou non de sa zone de confort ?
    Tu montres que ce que tu vis avec Theodros, vous ne l’auriez pas vécu sans avoir tenté autre chose et sans des efforts qui sont finalement bien récompensés.
    Je partage avec Patrick cet excellent article et je reviens vers vous pour vous livrer le fruit de nos cogitations. Grosses bises à tous les 2 et encore Merci !!😀

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    1. Oh le joli message, Flo, merci, il est adorable! Et comme ça me fait du bien de te faire du bien … la boucle est bouclée !
      Avant de partir, on a beaucoup parlé de la zone de confort avec Teodros, et le concept lui plaît même si des fois c’est un peu difficile à mettre en oeuvre, mais il s’en sort super bien !

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